Voyage au pays de l’interdit
J’étais en cinquième. Ma mère avait commencé à m'accorder de l’argent de poche parce que j'allais à la cantine. Elle craignait peut-être que je sois mal nourrie, elle savait aussi que je n'aimais pas grand-chose et que je chipotais, bref elle me donnait de quoi acheter un goûter à l'économat. J'achetais à la place des rouleaux de réglisse rue d'Amsterdam, en sortant du Cours, mais je ne le disais pas.
Après le repas à la cantine, les élèves devaient aller dans une cour minuscule où les garçons les plus grands taquinaient les filles, les bousculaient, et tentaient de les tripoter sous différents prétextes. Un jour j'osai suivre deux ou trois filles qui sortaient de l'établissement après le repas. Sortir du Cours, c'était interdit, et il fallait saisir l'instant où le surveillant - un militaire à la retraite boiteux et grincheux - relâchait son attention et rentrait dans son bureau. Cette escapade m'inquiétait mais les autres se moquèrent de moi et je les suivis. Elles m'entraînèrent rue de Rome où une papeterie vendait des chromos. J'avais vu ces vignettes colorées dans les cahiers de mes voisines, et je rêvais d'en avoir aussi.
Jusque-là je n'avais jamais ressenti le besoin d'argent. Dès le lendemain de mon équipée je demandai un peu plus d'argent à ma mère. Je ne sais plus comment je le justifiai. Ai-je dit que mon goûter était insuffisant ? Ma mère ne s'étonna pas du développement subit de mon appétit et augmenta la somme qu'elle me donnait habituellement, en ajoutant toutefois :
« Il ne faudra pas le dire à papa. Il ne serait pas content. »
Ma mère m'avait déjà rendue complice de ses propres dépenses assorties de dissimulations. Maintenant c'est moi qui mentais et ma mère devenait à son tour ma complice contre mon père, éternel trompé dans ces histoires d'argent. Il incarnait la droiture et la raison, mais les chromos eurent le dessus, et je m'enfonçai lucidement dans une débauche de dépenses, collant des chromos partout, et achetant aussi de plus en plus de réglisse. Les mensonges devenaient plus aisés, les sorties d'après déjeuner plus faciles, quand un jour j'aperçus en face de moi, descendant la rue de Rome, notre professeur d'anglais. Elle eut un regard étonné et réprobateur, ne dit rien et continua son chemin. J'étais effondrée : elle allait parler, mes parents seraient mis au courant, mes mensonges découverts. Mes camarades n'étaient pas inquiètes et n'attachaient aucune importance à cette rencontre. Je passai le reste de l'après-midi puis les jours suivants dans un état second, m'attendant à tout moment à ce que le scandale éclatât. Rien n'arriva. Le professeur avait eu pitié de nous et je devais mon salut à son silence.
L'aventure m'avait refroidie. Je renonçai pour longtemps aux chromos, à la réglisse, aux sorties interdites.
Ma première peur.
J’avais 15 ans peut-être, je commençais à sortir seule le jeudi après-midi pour aller au cinéma, souvent avec ma meilleure amie. Ce jour-là, j’étais seule. Je me rendais dans un petit cinéma (qui n’existe plus depuis longtemps) rue de Douai, près de la place Clichy. J’étais partie très en avance, pour quitter au plus tôt l’appartement et faire du lèche-vitrines rue d’Amsterdam. Je remontais donc la rue lentement, freinant devant chaque devanture. Soudain je me rendis compte qu’un homme me suivait, s’arrêtant en même temps que moi, à quelques mètres, me regardant avec insistance, et repartant comme moi dès que j’avançais. Aussitôt je fus inquiète. Cela ne m’était encore jamais arrivé, et j’imaginai le pire, mais quel pire ? Je ne songeais à rien de précis, c’en était d’autant plus effrayant. Mon cœur battait, mes jambes tremblaient, j’osais parfois lancer un coup d’œil rapide en arrière : il était toujours là, à la même distance.
J’arrivai enfin devant le cinéma, très inquiète : allait-il y entrer aussi ? Je pris comme d’habitude une place de « première » et entrai dans la salle. Il y avait fort peu de monde. Je m’installai au fond et commençais à peine à respirer quand, horreur, je vis l’ouvreuse le diriger vers les premiers rangs, les « secondes » moins chères. Dieu merci, il avait dû hésiter devant la dépense et se contenter d’une mauvaise place. Ma peur me reprit : assis au troisième rang, sous l’écran, il s’était tourné vers moi et me fixait avec insistance. Mais les lumières s’éteignaient, les actualités commençaient, la salle était maintenant plongée dans le noir, j’étais seule, personne ne me viendrait en aide, qu’allait-il m’arriver ? Impossible de suivre ce qui se passait sur l’écran, et le documentaire au programme défila sans que je sois capable d’y prêter attention. L’entracte arriva. L’homme était toujours là, il n’avait pas osé quitter sa place (l’ouvreuse veillait et décourageait les resquilleurs) mais il était encore tourné vers moi. Enfin le film commença, je n’ai aucun souvenir de ce que c’était, mais l’histoire parvint à retenir mon attention et j’en oubliai le danger qui me guettait. Quand le mot Fin s’inscrivit sur l’écran, je constatai que l’homme avait disparu.
Plus jamais je n’eus peur comme cette première fois. Pourtant je fus suivie bien des fois, accostée aussi, dans les années qui ont suivi. Avoir eu si peur ce jour de mes 15 ans, où mon imagination avait amplifié un fait banal, semble avoir fortement atténué en moi le réflexe de peur. Si bien que les deux fois où j’ai été vraiment agressée, je n’ai pensé qu’à me défendre, une fois par la parole, l’autre fois en me débattant avec vigueur. C’est après coup, rentrée saine et sauve chez moi, que la réaction a lieu : je vois mes mains trembler. Aurais-je donc eu peur sans m’en rendre compte ?
Les radio-crochets.
Chaque été, des radio-crochets publicitaires invitaient les touristes sur la plage à pousser la chansonnette en vantant les mérites de Cadum, de Dop ou autre. Une année c’est le Club des Mouettes qui organisa un concours. Je chantais atrocement faux, mais j'étais obligée de participer, en tant que membre du Club. Mon père écrivit une texte en neuf couplets qu’il chanta sur l’air de Cadet Rousselle est bon enfant.
Les charmes de la Comtesse.
En arrivant j’me suis d’mandé
A quel’plag’ il fallait aller,
A la Grand-Plage il y a trop d’presse
On doit êt’mieux à la Comtesse.
Ah ah ah oui vraiment
A la Comtesse c’est charmant.
Le garde-plage a un log’ment
Un képi et un règlement
Il a aussi de bonn’jumelles
C’et pour reluquer les d’moiselles.
Ah ah ah oui vraiment
M’sieur Carcaillet est bon enfant.
Au bout d’la plage, y a un bistrot
C’est bien commod’quand il fait chaud
On y vend brioches et sucettes
On y prêt’la clé d’la toilette.
Ah ah ah oui vraiment
Madame Doucet de tout vous vend.
A l’autre bout dans un îlot
Des ruines attirent les badauds
On peut y aller la vue est belle
Mais attention aux sentinelles.
Ah ah ah oui vraiment
Les voir un’fois, c’est suffisant.
Autrefois y avait un radeau
D’où les nageurs se j’taient à l’eau
Mais il prend l’eau comm’ une éponge
Alors c’est le plongeoir qui plonge.
Ah ah ah oui vraiment
C’est un sous-marin maintenant.
Dans un bateau un vieux marin
Est là pour surveiller le bain
Il n’s’occupe pas des gens qui nagent
Mais ça fait bien dans l’paysage.
Ah ah ah oui vraiment
On ne risque pas d’accident.
De la gymnastiqu’ le matin
Des jeux le soir pour les bambins
Mam’zelle Mado près d’eux s’affaire
Et M’sieur Traullé la r’garde faire.
Ah ah ah oui vraiment
Y a d’la joie pour les enfants.
Les goss’ font des concours à lots
Boulbain, Lion Noir ou Figaro
Comme il faut deux heur’ pour les faire
Ça fiche au moins la paix aux mères.
Ah ah ah oui vraiment
On a pensé aux pauv’parents.
Bientôt vous serez repartis
Si vous rencontrez des amis
Vous leur donn’rez la bonne adresse
C’est la plage de la Comtesse.
Ah ah ah oui vraiment
A la Comtesse on est content.
Le Club des Mouettes.
Un été (mon père avait été très malade) mes parents durent rester à Paris en juillet. Ma grand-mère nous inscrivit alors au Club des Mouettes, où un professeur de gymnastique donnait un cours aux plus grands, tandis qu'une jeune fille, Mado, s'occupait des petits. Ce Monsieur T. surveillait ensuite la baignade, et gardait les enfants jusqu'à midi autour d'un portique où chacun pouvait s'exercer aux agrès ou jouer dans le sable. L'après-midi, il y avait des jeux, des courses de relais, des compétitions, et des prix. Monsieur T. était un professeur d'éducation physique de la vieille école. Il avait des attitudes d'adjudant-chef et nous faisait évoluer avec une discipline toute militaire. Il portait autour du cou un sifflet dont il se servait abondamment, quand il ne hurlait pas ses ordres. Mais il n'était pas méchant, et nous nous contentions de paraître de bons exécutants. A la fin de chaque cours, il distribuait à chacun un vieil exemplaire de Cœurs Vaillants dont un angle avait été massicoté. Il en avait des piles impressionnantes dans sa cabine, ainsi que des tas d'objets publicitaires qui lui servaient de prix pour les compétitions qu'il organisait. Je prenais ces jeux très au sérieux, j'étais rapide, vive, nerveuse, et je gagnais souvent. J'en étais fière, bien plus que de mes bonnes notes à l'école !
Le journal Le Figaro organisait ses premiers concours de châteaux de sable, et je gagnai le premier prix grâce à la minutie que j'apportais en tout. Au début du mois d'août mes parents arrivèrent à Saint-Quay. Mon père fut emballé par ces concours et commença, sans nous demander notre avis, à nous aider en imaginant des slogans, en dessinant sur le papier le projet qu'il s'agissait ensuite de réaliser sur le sable, avec des coquillages trouvés à marée basse. Il se prit tellement au jeu que les années suivantes, il y réfléchissait dès que les sujets paraissaient dans le journal. Je me souviens que nous avions, dans une boîte de camembert, des « couteaux » taillés sur mesure pour tracer sur le sable des lettres calibrées. Le mot Le Figaro était prêt à l'avance dans sa propre boîte. Mon père visait la perfection, et mon frère et moi - nous étions dans des catégories différentes - avons raflé tous les premiers prix pendant plusieurs années. Des gens sifflaient quand on proclamait les résultats, parce que leurs enfants n'avaient aucune chance. Nous rêvions d'arrêter, mais nous n'avons jamais osé le dire. J'ai été soulagée quand j'ai eu quinze ans : j'avais atteint la limite d'âge.
Pour éviter toute fatigue à mon père, ma mère acheta une cabine qui fut placée à la suite de celles qui étaient déjà sur la terrasse. Nous y avons entassé des transats, des fauteuils pliants, nos pelles, des ballons, tout un fourbi qui encombrait l'espace. Nous y laissions nos maillots et nos serviettes de plage, qui ne séchaient pas car il y faisait humide. Mais la cabine a représenté un confort certain - il y avait même un miroir, et un petit placard dans un angle - et mes grands-parents sont alors souvent venus « faire salon » sur la terrasse. Ma mère avait son fauteuil attitré et tricotait sans arrêt. Mon père était dans son transat et observait tout autour de lui. Nous nous sommes dès lors sentis très surveillés.
Nous sommes restés inscrits au Club. C'est au mois d'août que Mado, l'assistante de Monsieur T., créa un cours de danse en fin d'après-midi. La barrière blanche de la terrasse servait de barre. A la fin du mois, l'ensemble du club se produisit devant des parents attendris. La représentation eut lieu dans l'arrière-salle d'un café sur le port qui faisait office de salle de bal le samedi. Il y eut des démonstrations d'ensembles de gymnastique, et deux enchaînements de danse rythmique. Nous avions toutes des tutus de papier crépon blanc, et une fleur dans les cheveux.
L'été suivant je retournai avec plaisir au Club des Mouettes. J'appartenais à une petite bande, la même que l'année précédente. Les parents de ces enfants possédaient une maison, ou venaient tous les étés dans la même location. Après le goûter, quand nous n'étions plus sous l'autorité de Monsieur T., nous organisions des parties de gendarmes et voleurs au cours desquelles nous escaladions à toute allure les escaliers des nombreuses terrasses qui surplombaient la plage. Quand nous étions enfin fatigués, nous nous installions sur des pliants, devant les cabines de nos parents, et nous jouions aux cartes. J'avais trouvé des partenaires qui m'avaient initiée à la belote (chez moi, c'était le bridge ou rien).
J’allais quelquefois, en fin d'après-midi, chez une fille plutôt casse-cou qui habitait une grande maison dominant la plage. Nous jouions à grimper dans les immenses pins du jardin, à des hauteurs vertigineuses.
Encore un été. Je continuai à gagner les concours de châteaux de sable, à me distinguer aussi dans les jeux sportifs, et à faire de la danse avec Mado qui était de nouveau là.
Ses élèves étaient plus nombreuses, plus motivées, et Mado se montra ambitieuse dans la préparation de son spectacle. Elle rêvait de beaux costumes, marquis et marquises, mais c'était peu raisonnable et elle se contenta de demander aux mamans de coudre de vrais tutus en tulle, avec des corselets de satin blanc.
Pour le défilé des chars fleuris auquel participait le club, Mado avait imaginé d'illustrer le conte de Barbe Bleue, et nous avait choisis, mon meilleur ami et moi, pour figurer Barbe Bleue et sa femme. Lui, affublé d'une barbe qui lui tenait chaud, brandissait un couteau de carton au-dessus des têtes des sept enfants, tandis qu'à genoux devant lui, je tendais des mains suppliantes pour l'attendrir.
En grandissant, nous mettions moins d'enthousiasme au cours de gymnastique du matin, mais certains jeux de l'après-midi nous plaisaient encore. J'excellais au jeu de « Jacques a dit », et je me serais sentie déshonorée si j'avais été éliminée.
Le jeu du diabolo envahissait les plages. Chacun rivalisait d'adresse, celui qui lance son diabolo le plus haut, celui qui comptabilise le plus d'envois, en tournant sur soi, les yeux fermés même, nous augmentions sans cesse la difficulté.
