Mon livre de chevet.
Adolescente, j’ai lu Poussière, de Rosamond Lehmann, dans la collection « Feux Croisés », la seule édition disponible à cette époque. Ces ouvrages étaient brochés, sans prétention, et le catalogue était surtout constitué de traductions de l’étranger. Quand j’ai lu Poussière pour la première fois, j’ai été si envoûtée par ce roman que je l’ai relu peu après en soulignant tous les passages qui me frappaient. Je l’ai relu plusieurs fois dans les années suivantes, et la couverture fatiguée s’est peu à peu détachée de sa reliure, s’est cornée, s’est ternie. Un jour, dans une brocante, j’ai trouvé le même mais dans un excellent état, et je l’ai racheté, tout en gardant l’ancien, celui que j’avais tant aimé, à la fois un roman chéri et un objet précieux.
Entre-temps ce roman avait été édité dans des collections reliées et illustrées. Il m’a fallu les acquérir, connaître l’interprétation que les illustrateurs avaient faite de ses différents personnages et paysages. Il m’a manqué longtemps une édition en deux volumes, eux aussi reliés et illustrés. J’ai fini par la trouver sur Internet. Tant d’attente pour être si déçue ! Une reliure comme il en existe tant, en faux cuir garni de faux doré, « pour faire joli dans une bibliothèque », des illustrations quelconques en noir et blanc, dont seules trois ou quatre étaient acceptables. Je n’ai pas hésité : j’ai détaché ces illustrations de la reliure, je les ai mises à l’intérieur d’un des exemplaires que je possède, et j’ai donné cette édition qui ne méritait pas d’être placée à côté des autres.
Récemment, je me suis décidée à acheter sur un vide-greniers l’édition de poche de ce roman. La couverture illustrée représente Judith, l’héroïne, elle porte une robe blanche et se tient debout, appuyée contre un arbre, devant un paysage vert foncé. Une image romantique qui lui convient. J’ai arraché la couverture, seule gardée.
Pauvre maman.
Il la tenait par le bras et ne la lâchait pas. Tout le monde devait nous regarder. Moi je fixais les marches de l'escalier roulant, elles glissaient l'une dans l'autre, j'aurais voulu disparaître en même temps qu'elles quand nous arriverions tout en bas. Sur l'autre escalier à côté de nous, celui qui montait, un garçon a ri, je ne sais pas pourquoi, Solène m'a dit : C'est un idiot. J'entendais maman qui disait : Faut m'excuser, je voulais pas, je vous en prie monsieur... Elle avait une petite voix que je ne lui connaissais pas, comme celle de Solène quand elle demande à papa la permission de sortir le soir.
Nous étions arrivés au sous-sol. Le surveillant qui tenait toujours maman nous a conduits dans un petit bureau derrière le rayon des casseroles, il a ouvert la porte, il nous a dit : Asseyez-vous, j'appelle le directeur, et il a téléphoné sans quitter maman des yeux. Ma sœur s'est assise sur l'autre chaise, elle avait sa tête qu'elle fait quand on lui résiste. Je suis resté debout, il n'y avait plus d'autre chaise. On a attendu. Personne ne parlait, le surveillant caressait sa cravate, il avait une grosse bague dorée au doigt, il avait l'air content.
C'était vraiment nul cette histoire, parce que l'après-midi avait bien commencé. Maman avait dit : On va faire les magasins, voir ce qu'on achètera pour Noël quand papa aura sa paye. Solène voulait un nouveau jean et elle a dit qu'elle en essaierait plein, quand maman est avec elle les vendeuses peuvent rien dire. Moi je voulais tester les nouveaux jeux, c'était trop bien comme idée de faire les magasins, et on chantait dans la voiture, Solène et moi, pendant que maman tournait dans le parking pour avoir une place pas loin de l'entrée.
On s'est vraiment éclatés, j'ai vu plein de trucs super que j'aimerais avoir, mais faut choisir disait maman, soixante euros maxi chacun parce que la prime de Noël de papa faut en garder aussi pour la télé écran plat, on l'aura bientôt si les enfants se privent un peu. Là-dessus on est d'accord ma sœur et moi. Pour finir maman a voulu aller regarder les parfums, Solène ça l'intéressait aussi, moi non, mais bon je les ai suivies et elles ont commencé à s'en mettre sur les mains, et puis sur les poignets, et elles s'échangeaient les bouteilles, et elles regardaient celles qui étaient sur les étagères pour voir les prix, ça n'en finissait pas, je commençais à en avoir marre, j'aurais préféré rester au rayon des jeux vidéo pendant tout ce temps perdu, et c'est là que j'ai vu le surveillant arrivé de je ne sais où, qui prenait maman par le bras et lui disait : Veuillez me suivre Madame.
On attendu longtemps, peut-être que le directeur le faisait exprès. Je regardais la pauvre maman, elle était toute ratatinée sur sa chaise, elle avait l'air de pas comprendre ce qui lui était arrivé. Sûr, c'était pas son genre de faucher, au contraire quand ça parlait de voyous à la télé elle nous disait : Faites jamais comme eux, je veux pas avoir des enfants qui vont en prison. Peut-être qu'elle avait perdu les pédales et qu'elle avait pris un parfum pour économiser sur la prime de papa et avoir un écran plat encore plus grand. Mais alors c'était presque rien ce qu'elle avait pris, une vraiment minuscule bouteille, elle allait la rendre et on la laisserait partir tranquille. D'ailleurs probable qu'elle n'avait rien pris du tout, le surveillant s'était trompé et maman avait eu si peur qu'elle n'avait rien osé dire. Elle attendait le directeur pour se plaindre de son salaud de surveillant. Oui, c'était sûrement ça. J'ai regardé Solène, mais elle avait sorti son portable et elle faisait un jeu.
La porte s'est ouverte et le directeur est entré, un petit gros qui avait l'air cool. Ça m'a rassuré. Sauf qu'il a dit tout de suite : Sortez ce que vous avez pris. Même pas Bonjour Madame. Un bouffon, ce mec. Maman a dit : Mais j'ai rien pris, c'est une erreur. Alors il a dit : Vous préférez que j'appelle la police et qu'on vous fouille ? La pauvre maman s'est mise à pleurer, et puis j'ai vu qu'elle sortait de sous son pull une petite boîte blanche toute emballée comme celles qu'elle avait regardées sur les étagères, là-haut. Elle l'a tendue au bouffon, ses mains tremblaient, et elle a dit : Excusez, c'est la première fois, je ne sais pas ce qui m'a pris.
Bien, il a dit. Et alors il a sorti du tiroir de son bureau une grande feuille de papier, il a pris un stylo dans l'intérieur de sa veste, un Mont Blanc, ça j'ai remarqué, et il a demandé : Vos papiers. Je vais prendre votre identité, au cas où... Il s'est mis à tout copier, il disait à chaque ligne : C'est bien votre nom ? C'est bien votre adresse ? Ça avait l'air de lui faire plaisir, de prendre son temps, de faire la honte à maman. Quand ça a été fini, il lui a rendu sa carte, et il s'est levé en disant : Je vous conseille de ne pas revenir chez nous, ça vaudra mieux. Et il est sorti sans dire au revoir, juste un petit signe de la main au surveillant qui nous a dit que nous pouvions partir.
Dans la voiture maman est restée silencieuse, puis elle s'est énervée contre un crétin qui venait de la doubler à droite, elle a crié : Espèce d'enculé ! J'en revenais pas, jamais elle dit des trucs pareils, même qu'elle crie après moi quand elle m'entend dire des choses qui lui plaisent pas. Mais bon, d'accord, le bouffon, toute cette histoire, ça l'avait retournée. En arrivant, elle a juste dit : Motus, hein ? J'ai dit : Bien sûr. Solène a fait Hon hon, elle jouait toujours sur son portable.
Papa est rentré, il a dit comme d'habitude : Ça va ? On a dit : Ça va. On a dîné, on a regardé la télé, et je suis allé me coucher. Papa est resté encore un peu devant la télé, sa bière était pas finie. J'ai entendu maman qui disait à Solène : Viens avec moi, tu vas m'aider à sortir le linge de la machine, et elles se sont enfermées dans la salle de bains. C'est à côté de ma chambre, je les ai entendues, maman gueulait sur ma sœur : Si t'es pas fichue de m'aider, tu t'y prends comme un manche, pourtant je t'avais expliqué...
C'était bien du délire pour étendre du linge. Maman a continué : Tu devais te mettre devant moi pour me cacher, je te l'avais pourtant dit qu'il fallait pas regarder en même temps ce que je faisais, espèce d'imbécile !
Elle est vraiment nulle ma sœur. Moi j’aurais su.
Les dimanches.
D’abord, il y avait la messe à l’église de Saint-Quay. Nous nous mettions tous en « vêtements du dimanche », ma mère arborait un tailleur de toile claire, chapeau assorti, sac, sandales et gants blancs. L’église était très remplie pour la grand-messe, le sermon long, prononcé par le curé que l’on appelait le recteur. Tous les prêtres étaient en chasuble noire longue, la messe dite en latin, ce qui ne semblait gêner personne. Occupant la totalité d’un des premiers rangs, la famille très nombreuse H de P, dont la superbe propriété au-dessus de l’esplanade de la piscine sera plus tard expropriée pour favoriser le « tout-voiture ».
Des camarades m’avaient dit que la messe à la chapelle du Portrieux était beaucoup plus courte, sans sermon, les veinards ! Mais pour ma famille, c’était impensable.
Sur le chemin du retour, il y avait l’arrêt à l’une des deux pâtisseries qui se faisaient face. Kernaleguen avait des puits d’amour divins, Bedel des paris-brest succulents. Ma grand-mère tenant à rester en excellents termes avec tous les commerçants, et ne voulant pas créer de jalousies, avait décidé l’alternance : un dimanche nous prenions le trottoir de droite, le suivant le trottoir de gauche, afin de ne pas être vus en train de pénétrer chez le concurrent !
L’après-midi, pour digérer un repas trop copieux, nous nous installions tous sous la tonnelle du jardin pour jouer au nain jaune. Le dimanche, jour du Seigneur, pas question d’aller folâtrer sur la plage en maillot de bain !
Vive l’amitié !
Ce n’est pas moi qui ai changé l’en-tête qui ouvre mon blog, je suis bien incapable de faire aussi bien, redimensionner une photo et y placer le titre. C’est pourquoi pendant quelques mois vous avez pu voir un accueil « faute de mieux ». Un ami m’a proposé de remédier à mon incompétence, et grâce à lui mon blog bénéficie maintenant d’une présentation digne de la blogosphère. Mille mercis Bernard !
Les mots vides.
Souhaiter la « bonne année ». Une corvée dès que j’ai su écrire. Tous les ans, une lettre à la tante Marguerite qui habite à Carnac, une lettre à la tante Hélène qui habite aussi à Carnac (mais chacune la sienne), une lettre à la tante Claire qui habite à Quimper. Trouver quoi leur dire, pas tout à fait la même chose, ce ne serait pas bien. Des tantes que je ne voyais quasi jamais, mais que j’embrassais « de tout mon cœur ».
Il restait la tante Yvonne qui habitait à Paris. J’échappe à la lettre puisque nous allons lui rendre visite. Un après-midi entier à s’ennuyer dans un appartement sinistre, en embrassant tante, oncle, cousines âgées vues seulement à cette occasion annuelle, en répétant comme une litanie la formule consacrée, « bonne année ».
Je grandis, je continue à écrire, mais en plus long, ma mère y veille.
Je me marie. Je pars à Strasbourg. La liste s’allonge de la lettre à la tante Yvonne. Ma mère vérifie que je m’y consacre à temps. Me téléphone :
- Tu as bien pensé à souhaiter la bonne année à… ? Ça leur ferait tant de peine si…
Elles se croient toutes obligées de me répondre (en plus court) avec des formules aussi creuses que les miennes.
J’entre à l’Education nationale. Pas de lettres, sauf, incontournable, la carte de visite au proviseur pendant les vacances de Noël, pour montrer son respect et sa bonne éducation. Il remercie oralement le jour de la rentrée de janvier, pendant qu’il faut faire le tour de tous les collègues, sympas ou pas, bises, « bonne année bonne santé ». Ne pas oublier l’administration, intendant, secrétaires, surveillants, femmes de ménage. On y passe les récréations de deux jours.
Après ça comment y mettre le moindre sentiment ? C’est parfois l’occasion d’écrire une longue lettre (plus tard un long mail) aux amis éloignés… mais pourquoi attendre le 1er janvier ? Pourquoi pas un autre jour de l’année ? Je me plie au rite pour ne pas me faire remarquer.
Les formules débitées mécaniquement pullulent aujourd’hui. La malheureuse caissière du Franprix me dit « bonjour » sans regarder à qui elle s’adresse, elle est déjà en train d’attraper mes premiers achats pour les scanner. Je paie, je l’entends me dire « bonne journée », pareil, dans le vide, elle a le regard fixé sur le tapis où la suite de sa tâche s’amoncelle. Pauvre fille, les « bonjour » et « bonne journée » font partie de ses consignes. Je suis polie, je lui réponds, je la plains.
La laisse
Il tirait sur sa laisse, et puis soudain il s'est écroulé. Marie s'est penchée sur lui, Eh bien mon toutou qu'est-ce qui se passe ? Il ne bougeait pas. Elle lui a caressé la tête, l'a soulevée, et alors elle a compris. Elle a regardé autour d'elle, désemparée, comme si quelqu'un allait pouvoir la rassurer, faire un miracle peut-être. Les rares passants continuaient leur chemin, ne voyaient pas le drame qu'elle vivait. Elle s'est mise à pleurer, debout au milieu du terre-plein, avec son chien à ses pieds. Une jeune femme s'est enfin arrêtée à côté d'elle, Ça ne va pas ? Je peux faire quelque chose ? Marie a montré du doigt le chien, ses pleurs sont devenus des sanglots. La femme a dit : Ne vous inquiétez pas, ça arrive aussi aux chiens un petit malaise, je vous appelle un taxi. Elle a sorti son portable. Une femme efficace, qui l'a aidée à soulever le chien, à le poser sur la banquette. Pas sur la banquette, par terre s'il vous plaît, le chauffeur tenait au tissu de ses sièges. Marie a remercié la femme, a donné l'adresse de son vétérinaire.
Un arrêt du cœur. Il était très âgé vous savez. Il n'a pas souffert. Vous désirez que je le confie à notre entreprise d’incinération, ou vous préférez l'emporter ?
Marie a regardé son chien, son compagnon depuis si longtemps, qui aurait mérité d'être enterré dans un jardin, elle aurait vu depuis la véranda le petit tertre sous un chêne, elle aurait planté un hortensia juste à côté... Marie n'avait pas de jardin, pas de maison avec véranda. Elle habitait un trois pièces avec sa fille. Elle a caressé une dernière fois la tête dure couverte de poils gris, elle a détaché la laisse rouge et elle est sortie.
Deborah n'a pas pleuré en apprenant la nouvelle. Au contraire elle a fait preuve, pour une fois, de bon sens, C'est mieux comme ça, il n'avait plus de dents, fallait lui passer ses croquettes au mixer, il n'entendait presque plus, allait peut-être aussi devenir aveugle, il te prenait de plus en plus de temps... je t'ai pas dit j'ai besoin de dix euros, cet aprèm moi et Vanessa on va au cinéma.
Marie a sorti l'album photos, elle a cherché ses clichés préférés, elle a choisi celui qui rendrait le mieux en agrandissement. Et elle acheterait un très beau cadre.
Il fallait tourner la page. Apprendre à vivre sans lui. Plus de petits jappements au réveil, plus de gueule posée sur sa cuisse pendant les repas dans la sage attente d'un morceau, plus de couinements excités quand elle prenait la laisse accrochée dans l'entrée. La laisse désormais restait pendue à son clou. La laisse que son ex lui avait offerte le jour où Marie lui avait présenté la petite touffe de poils qu'elle venait d'acheter. L'ex s'était peu à peu éloigné, le chien avait peu à peu vieilli.
Marie les a tous les deux perdus. Le trois pièces lui semble vide, silencieux. Deborah reste enfermée dans sa chambre. A table elle ne sort pas deux mots. Marie ne fait plus d'exercice, elle n'a plus les promenades quotidiennes derrière un chien qui la forçait à avancer d'un bon pas. Finis les bavardages du matin avec le retraité et ses deux caniches, ceux de midi avec la coiffeuse et son teckel brun, ceux du soir avec la vieille folle chapeautée et son loulou blanc. Marie a peur de grossir, de grignoter devant la télé, de devenir neurasthénique, de ne plus avoir personne à qui parler.
Un soir elle dit à Deborah :
- Et si j'en prenais un autre ?
- Un quoi ? Ma viande elle a du gras, j'en veux pas.
- Un chien. Prendre un chien.
- Ouais...
- J'irai samedi à la SPA, des fois que... Tu viendrais avec moi ?
- Chais pas, j'ai des copines qui... faut voir.
Faire une bonne action, en même temps. Un pauvre chien abandonné, lui redonner un foyer, plutôt qu'enrichir un éleveur... Après tout le pedigree c'est du snobisme. Plus jeune, elle aimait attirer l'attention d'un homme grâce au chien... Une erreur, la preuve, ses anciens mecs, tous partis...
Le chenil est propre mais bruyant. Quelques employées, bénévoles probablement, arpentent l'allée centrale entre les cages. Chacune tient en laisse un de ses protégés, lavé, lustré, bichonné, dans l'espoir de le caser. Ces toutous mis en valeur n'intéressent pas Marie. Elle se penche sur ceux qui sont restés enfermés, ceux qui aboient de désespoir, ceux qui gémissent et se collent au grillage dans l'espoir d'une caresse ou d'une friandise, ceux qui ont renoncé et somnolent dans leur coin. Soudain c'est le déclic : Marie a reconnu celui qu'il lui faut. Un genre de berger allemand mâtiné de... elle ne sait quoi, un vrai bâtard et fier de l'être, au poil noir et feu, aux yeux frondeurs et pétillants de malice. Goguenard, il la toise. C'est un séducteur sûr de lui, sûr d'elle aussi c'est évident. Marie se renseigne : il errait derrière la gare... abandonné comme les autres... déjà depuis un mois ici, il est adoptable… un très beau chien, ça oui, partira vite celui-là, trop sympa... quel âge ? dans les huit, neuf mois... non, il ne grandira plus beaucoup, pensez... c'est un bon choix, ça c'est sûr, pas tous les jours qu'on en a un en si bonne forme.
Marie remplit un chèque, tant pour les vaccins, tant pour le tatouage, tant pour la castration, elle tire la laisse de son sac, elle a eu raison de la garder, la laisse. Pas de collier, elle n’a pas eu le cœur de le retirer... Elle fait un second chèque à la boutique près de l'entrée.
Dans la voiture l'animal ne tient pas en place, dressé sur la banquette arrière il tourne sur lui-même, gratte le dossier du siège de Marie, lui griffe son pull, cherche à passer devant. Nerveux, c'est normal, après tout ce qu'il a dû subir. Faut le temps qu'il s'habitue.
Quand Deborah rentre, c'est :
- Oh dis donc, qu'est-ce qu'il est grand ! Et comment il s'appelle ?
- Ils ont marqué Rintintin, mais nous avons le droit de changer. Tu as une idée ?
- Médor ?
- Non mais sérieux ?
- Chais pas.
Ce sera Rhett. Comme le Rhett Butler d'Autant en emporte le vent, un séducteur lui aussi.
La soirée se révèle épuisante, Rhett furette partout, escalade canapé et fauteuils, attrape entre ses dents la nappe rapportée de Grèce qui décore le mur derrière la télé. Tout s'écroule, le tissu déchiré et les clous qui le maintenaient accroché. Deborah commente : Plus besoin de te demander si elle déteindra au lavage. Marie range dans le buffet tout ce qui se trouve à la hauteur du chien, un vase, une pile de revues, deux disques, un gilet, son sac. Elle jette encore un coup d'œil circulaire, plus rien ne traîne et les portes sont fermées. Deborah est partie dans sa chambre, menaçante : Il n'a pas intérêt à toucher à mes affaires, celui-là.
Il va falloir le dresser, lui apprendre à se tenir tranquille... Mais il est tranquille maintenant. Il s'est couché aux pieds de Marie, il la couve d'un bon regard, avec une lueur de connivence, Qu'est-ce qu'on s'amuse bien tous les deux. Marie attendrie le caresse, Oui tu es un brave chien, un bon toutou... tu vas voir, tu vas t'habituer ici, tu vas être bien...
Il est tard, tant d'émotions ça fatigue, l’heure d'aller au lit. Marie se lève et tandis qu’elle se dirige vers la salle de bains, Rhett bondit, le corps frémissant, et ses piétinements s’accompagnent d'un gémissement continu d'extase. Quand Marie est couchée le calme revient, Rhett monte sur le lit, tournicote un peu et se fait sa place le long des jambes de sa maîtresse. Marie contemple son nouveau compagnon, au moins il n'aboie pas, c'est déjà ça.
La première semaine on se jauge. Rhett est remuant, c'est un fait, pourtant dès que Marie s'assied, il s'installe à ses pieds et ne bouge plus. Mais il guette, ce sacripant, l'œillade coquine, une oreille dressée. Il faut donc grouper les déplacements, je vais chercher un verre d'eau, et étendre le linge, et ranger les baskets de Deborah qui traînent encore, et sortir un plat surgelé. Et en même temps empêcher Rhett de tirer sur le drap qui pend au-dessus de la baignoire. Et je peux aller me rasseoir. C'est bien, Rhett, couché, gentil. Et merde, j'ai oublié mon bouquin dans la chambre.
Les promenades sont une autre épreuve. Il est costaud, Rhett, il tire fort. Pas encore adulte pourtant. Pour le sortir, Marie enfile des chaussures plates à semelles crantées, et pendant une bonne demie heure elle se fait les muscles, épaules, bras, mains, avec des gants à cause des ampoules des premiers jours, heureusement la laisse rouge est solide. Son chien, heureux de vivre, cherche à lier connaissance avec ses congénères. Il se jette sur eux avec un enthousiasme qui inquiète les maîtres et les incite à s'éloigner rapidement. Il a fallu renoncer aux papotages avec la coiffeuse, la folle au chapeau à plumes, le retraité, dommage. Marie fait le vide autour d'elle.
Le pire, c'est quand elle doit quitter l'appartement en y laissant Rhett. C'est toute une tactique qu'elle apprend à mettre peu à peu au point. Faire semblant de ranger des bricoles, mine de rien, tout en préparant ses affaires pour sortir. Surtout ne pas toucher à son sac avant la dernière minute. Le plus dur reste l'ouverture de la porte, arriver à se faufiler dans l'entrebâillement en maintenant une masse de quarante kilos qui fait pression pour forcer le passage. Il y a parfois des règlements de compte, la télécommande glissée par mégarde sous un coussin et retrouvée mâchouillée, le placard de l'entrée mal fermé et deux paires d'escarpins en charpie, tant pis, la faute à qui ? Il est encore jeune, ça lui passera.
Ça ne passe pas. Deux mois ont passé, eux. Marie est épuisée. Mais Rhett sait faire pardonner sa bougeotte et ses incartades par des mines malicieuses et attendrissantes. Impossible de résister à son charme.
Il doit être adulte maintenant, et pourtant il est toujours aussi agité, comment est-ce possible ? Une visite chez le vétérinaire s'impose : Un beau chien, très nerveux je m'en rends compte... ça arrive, on va lui donner un peu de calmants jusqu'à ce qu'il soit adulte... Ah bon, on vous a dit ça ? Vous m'étonnez, sa croissance n'est pas terminée... Il finira par se calmer. Probablement.
Les calmants font un peu d'effet. Un peu seulement. Deborah a retrouvé son pull en lambeaux. Elle a mis un verrou à la porte de sa chambre. Marie a appris à vivre différemment. Le temps passe. Rhett atteint enfin sa taille définitive, il est superbe et montre le même dynamisme qu'à son arrivée. Il faut augmenter les doses de calmants. Marie a maigri, elle prend aussi des calmants.
Ses amies donnent des conseils, confier son chien à un éducateur canin, le montrer à un vétérinaire plus compétent, le rendre à la SPA puisqu'il n'est pas gérable... Ah non, s'écrie Marie, il a déjà été abandonné une fois, ça l'a traumatisé. Si ça lui arrive encore il deviendra complètement fou, je ne peux pas lui faire ça. Et puis je me suis attachée à lui, il est très câlin.
L'hiver arrive, il pleut souvent, il fait froid, mais pas question de raccourcir le temps de promenade, Rhett a besoin de se dépenser. Le froid le stimule et chaque retour à l'appartement se solde par une dépense d'énergie redoublée. Deborah parle d'aller habiter chez Vanessa : Sa mère est d'ac, puisque je te dis.
Là-dessus il se met à neiger, puis le froid se fait plus perçant, les trottoirs se couvrent de verglas. Marie se cramponne à la laisse, dérape, se rattrape aux grilles qui entourent les arbres. Soudain Rhett aperçoit au bout de l'avenue un dalmatien tenu par un jeune garçon. Une brusque détente, la laisse casse, Marie voltige et s'étale par terre. Elle veut se relever mais sa cheville se dérobe sous elle. Impuissante, elle voit Rhett qui se précipite au devant du chien, le jeune garçon qui prend peur et disparaît sous une porte cochère. Rhett ivre de liberté continue à courir et disparaît au loin tandis que Marie, assise sur le sol gelé, attend l'ambulance qu'un passant a appelée.
Bloquée chez elle avec un plâtre, Marie donne des coups de fil partout, mais Rhett a mystérieusement disparu. Deborah se montre à la hauteur, elle a décidé de rester. Elle apprend à se servir du micro-ondes et de la machine à laver. Gentille, oui, mais l'appartement manque de vie, Marie se sent abandonnée. Elle contemple avec nostalgie la laisse rouge qu'elle a raccrochée à son clou. Réparée, en souvenir. Ce n’est pas le cuir tressé, de très belle qualité, qui avait cassé, mais le mousqueton qui avait lâché.
Elle a fait tout ce qu'il était possible pour retrouver Rhett. Elle a renoncé, il a dû être volé, des SDF, des gitans, il avait si belle allure...
Mais comment continuer à vivre sans cette présence, cette complicité de tous les instants ? Marie a abandonné depuis longtemps la perspective de vivre avec un homme. D'abord il faut en trouver un. Qui accepte ses manies. Qui supporte une ado. Trop difficile. Mais reprendre un chien ?
Un jour elle n'y tient plus. Elle retourne à la SPA. Elle a mis la laisse dans son sac. Le chenil n'a pas changé, propre et bruyant. Marie veut un chien de petite taille, adulte mais pas trop âgé quand même, calme, surtout calme, genre caniche vous voyez ?
Elle se promène devant les cages, elle observe, des petits chiens il n’y en a pas beaucoup, partent en premier bien sûr, mais elle ne veut plus faire d’erreur. Un fox-terrier blanc la contemple amoureusement, celui-là peut-être ? Mais du coin de l'œil elle devine un peu plus loin une silhouette qu'elle croit reconnaître, elle avance... non, ce n'est pas Rhett. Mais c'est le même poil noir et feu, la même prestance orgueilleuse, les mêmes yeux coquins et dominateurs... Le corps frétillant, l'animal s'approche du grillage sans la quitter du regard. Marie se penche, fascinée...
