Y’a que des Blancs pour avoir des idées pareilles…
Christian boucla sa ceinture, Liliane à côté de lui était déjà attachée. Il regarda l’hôtesse de l’air qui parcourait l’allée. Une jolie fille. Comme la guide qu’ils avaient eue pendant ces quinze derniers jours. Une bonne idée, ce voyage en Inde, juste avant le déménagement. Liliane dépaysée avait cessé de parler des cartons, cessé de dire que c’était elle qui faisait tout, et qu’heureusement elle était là pour penser à… Epuisante. Pendant le voyage au moins elle avait parlé d’autre chose.
L’avion avait décollé, Christian avait ouvert une revue et s’apprêtait à passer le moins mal possible les longues heures de vol prévues, quand Liliane se mit à geindre :
- Je ne sais pas ce que j’ai, j’ai affreusement mal à la tête.
Même pas rentrés... Quelle emmerdeuse !
- C’est la fatigue accumulée, dors, ça va passer.
Liliane se massa le front :
- Je t’assure, je ne me sens vraiment pas bien.
- Allons, ce n’est sûrement rien, pense plutôt à notre appartement, le nouveau je veux dire, à tout ce que tu vas faire, la déco… comment tu vas ranger tes vêtements dans les placards, je ne sais pas, moi…
Christian se réjouissait de quitter un appartement trop petit. Vivre l’un sur l’autre pour un couple c’est l’enfer, surtout avec une femme comme Liliane. Toujours à lui planquer ses affaires qui traînaient disait-elle, il ne retrouvait rien. Dans le duplex il aurait une pièce à lui, où il rangerait à son idée. Seule la femme de ménage aurait le droit d’y entrer. Dommage que Sakina n’ait pas voulu les suivre, mais Drancy Neuilly, ça lui ferait un trop long trajet.
Liliane, après s’être longuement plainte - elle avait mal au dos, elle se sentait courbatue - s’était endormie. La paix. Elle se réveilla une heure avant l’atterrissage, et recommença à se lamenter. Elle avait trop chaud, des frissons, mal au cœur aussi. Soudain elle se leva et courut aux toilettes d’où elle revint la mine défaite :
- J’ai vomi, c’est sûrement le palu ! Je ne comprends pas, on avait des moustiquaires, je me mettais sans arrêt de la crème anti-moustiques…
Christian lui passa le bras autour des épaules :
- Dès qu’on rentre, tu files chez le médecin, c’est beaucoup plus sûr, et tu seras rassurée. A mon avis tu auras mal digéré le repas d’adieu.
Et pendant ce temps il serait tranquille pour défaire sa valise, boire une bière au calme. Sakina devait passer pendant leur absence faire du ménage à fond, elle aurait pensé à en mettre dans le frigo.
Tranquille jusqu’au coup de fil affolé de Liliane. C’était probablement une crise de palu, le médecin l’envoyait à l’hôpital pour des examens, elle ne pouvait même pas repasser chez elle, l’urgence…
Christian se sentit un peu coupable de l’avoir rudoyée. Il alla la retrouver. Elle attendait les résultats, dans deux heures elle les aurait, mais on allait la garder en observation. Comment déménager si elle restait coincée là ? Christian la rassura, il saurait se débrouiller, et d’ailleurs il demanderait à Sakina de venir l’aider.
- Tu n’oublieras rien ? Promis ?
- Ma chérie, j’ai vu que tu avais déjà tout mis en cartons, il n’y a presque plus rien à faire, et ensuite c’est le travail des déménageurs.
Il promit de tout bien faire comme elle, il aurait promis n’importe quoi tellement la perspective d’être seul l’enchantait. Il attendit avec elle les résultats. C’était bien le paludisme. Le médecin expliqua, la Nivaquine ne protégeait pas toujours complètement, le parasite résiste chez les sujets fragiles.
- Eh oui, ma femme n’arrête pas de faire des régimes…
Il s’éloigna la conscience en paix. Elle était en bonnes mains, elle reviendrait reposée dans le nouvel appartement et pourrait redéplacer les meubles à sa guise, lui s’en moquait, il aurait sa pièce à lui.
Sakina vint l’aider, il restait peu de choses à emballer, un peu de vaisselle usuelle, les dernières bricoles qu’on ne sait où caser. Sakina était une femme volubile et bavarder ne l’empêchait pas de travailler.
- Je la regretterai, Madame Liliane, j’en ai pas connu beaucoup des patronnes comme elle. Quand j’arrivais, j’avais pas besoin de tout ranger avant de passer l’aspirateur. Chez d’autres, vous n’imaginez pas le désordre. Et gentille aussi. Elle m’a souvent donné des vêtements pour ma fille. Oui, parce que à moi, ils me seraient pas allés !
Christian regarda la silhouette plantureuse qui lui faisait face, acquiesça (c’était peut-être une plaisanterie) tout en se demandant si la dernière réflexion n’était pas une invite à lui offrir quelque chose au moment de son départ. Mais quoi ? Liliane lui avait déjà donné les vacances auxquelles elle avait droit, on pouvait lui faire confiance pour régler ce genre de détails. Et il allait payer à Sakina les heures qu’elle était en train de faire. Un petit supplément ? Il regarda autour de lui, plus rien ne traînait, les cartons s’empilaient au milieu des trois petites pièces. Ah si ! Le contenu du frigo ! Lui irait au resto, prendrait son café du matin au bistrot d’à côté, assis à la terrasse avec le journal. La belle vie de célibataire.
Sakina eut l’air satisfaite de prendre ce qui restait, des pots déjà ouverts de moutarde, de ketchup, un tube de mayonnaise, trois confitures entamées, un reste de rillettes.
- Les rillettes… regardez la date, quand même… laissez-moi la bière, si ça ne vous ennuie pas…
Christian ouvrit le placard où sa femme rangeait l’épicerie. Là non plus il ne restait pas grand-chose, un paquet de pâtes, du riz, de la farine, du sucre en poudre, du chocolat. Liliane aurait sûrement donné tout cela à Sakina qui d’ailleurs l’accepta de bon cœur :
- Ben merci, c’est vraiment gentil. Et puis bon déménagement, et j’espère que Madame Liliane va vite guérir, en Afrique aussi il y a des moustiques et des gens malades. C’est la vie !
Le lendemain Christian passa à l’hôpital prendre des nouvelles. Sa femme dormait, elle avait un peu déliré, c’était normal avec une si forte fièvre. Elle demandait du sucre : Avait-elle l’habitude d’en manger beaucoup ? Non, c’était plutôt lui… elle l’ennuyait assez avec ça : Tu prends du ventre ! Même malade il fallait qu’elle le poursuive de ses reproches.
Le déménagement fut sans problèmes, rien de cassé, pas de peinture abîmée ni de rayures sur le parquet. Liliane ne pourrait rien dire. Christian prit la précaution de faire un marché pour démarrer quand elle reviendrait, au moins le café, le sucre, du lait, des pâtes, de la sauce tomate. Elle compléterait à son idée.
Liliane revint. Elle se promena rapidement à travers les pièces, fronçant le nez car les fauteuils bleus auraient dû se trouver dans leur chambre, et les verts dans le salon. Christian se hâta de les intervertir, s’il n’y avait que ça… Il s’était bien gardé d’ouvrir les cartons, il n’aurait pas placé le linge dans la bonne armoire, ni disposé la vaisselle dans le bon ordre.
Liliane se mit au travail, en quelques heures elle avait rangé l’essentiel.
- Tu as vu comme ça va vite quand on est organisée ?
Elle se dirigea vers la cuisine, ouvrit les placards. Christian crut bon de devancer ses reproches :
- J’ai juste racheté l’indispensable…
Mais elle le coupait, tendant vers lui un paquet de sucre en poudre :
- C’est quoi, ça ?
- Ben, le sucre.
Elle hurla :
- Où sont les autres ?
Quoi encore, à peine rentrée et déjà… Il se défendit :
- J’ai peut-être racheté une marque différente, mais…
- Les autres, j’ai dit, où sont-ils ?
Sa colère montait, menaçante. Après le calme de ses journées de célibataire, Christian en eut assez et lui répondit sèchement :
- Tu m’agaces, j’ai donné les restes d’épicerie à Sakina, tu ne vas pas en faire un drame !
- Quoi ! Tu es fou !
Son visage était déformé par la haine.
- Complètement fou ! J’avais caché tous mes bijoux dedans ! Comme chaque fois qu’on part en voyage… Qu’est-ce qui t’as pris de donner tout ça ? Ah, bravo pour les initiatives ! Monsieur profite de ma maladie pour faire le généreux ! Et tu crois peut-être que ça va être facile de les récupérer ? Tu vas aller les réclamer à Sakina ! Tout de suite ! Je veux mes bijoux !
Liliane éclata en sanglots :
- Et quand je pense que je n’ai rien voulu emporter en voyage… même pas ma bague de fiançailles…
- Tu ne me l’avais jamais dit que tu planquais tes bijoux dans les paquets de sucre ! Comment je pouvais deviner ? Hein ? Dis-le moi !
Elle reniflait, prostrée sur le canapé.
- Et pourquoi je te l’aurais dit ?
Le choc était trop fort pour elle, ses attaques perdaient de leur virulence. Christian, conscient de la tragique erreur qu’il avait faite, d’autant plus tragique qu’il connaissait la valeur des cadeaux qu’il avait offerts au cours des années, sentit qu’ils devaient tous deux se calmer et chercher ensemble une solution.
- Ecoute, c’est vrai, j’ai eu tort, je le reconnais, mais il faut voir ce qu’on peut faire. Tu as son numéro de portable ?
- Oui… Tiens, vas-y.
Christian écoutait :
- Ça bascule sur la messagerie.
- Pas folle !
Liliane continua :
- Sakina nous a quittés parce qu’on habite maintenant trop loin de chez elle. Et tu voudrais qu’elle nous coure après pour nous les rendre ! Elle va disparaître de la circulation, et bonjour pour la retrouver !
Christian fit encore le numéro plusieurs fois, sans résultat.
- Il faut essayer autre chose. Inventer un prétexte pour aller chez elle… elle doit être honnête…
Liliane ricana :
- Honnête ? Elle fait des ménages, elle élève trois enfants dans deux chambres de bonne, et tu crois qu’elle va renoncer à cette fortune qui lui tombe du ciel ? Tu rêves !
Christian se sentait petit garçon naïf face à la lucidité de Liliane.
- Oui, tu dois avoir raison. Et si nous la menacions de porter plainte chez les flics ? Ces gens-là les fuient comme la peste. Elle a ses papiers en règle ?
- Je crois, oui.
- Tu ne la déclarais pas. Donc tu n’en sais rien. On pourra peut-être jouer là-dessus. Lui faire peur.
Christian pour une fois sentait une complicité s’installer avec sa femme. Toute la soirée ils cherchèrent quelle tactique employer, aucun plan ne leur paraissait efficace. Pour la première fois depuis longtemps ils s’endormirent serrés l’un contre l’autre.
Le lendemain soir Christian rentra énervé, il avait mal travaillé, l’esprit ailleurs, et n’avait rien à proposer. De son côté Liliane avait remâché la perte de ses bijoux, le solitaire des fiançailles, la grosse gourmette, le pendentif avec le brillant, deux carats, les autres aussi, plus petits, étaient tous très beaux. Elle était d’une humeur massacrante. L’idée de faire appel à la police était à éliminer, Sakina n’avait rien volé chez eux, elle s’était contentée d’accepter des restes de nourriture, on ne pouvait rien prouver.
Après un repas morose, Christian eut soudain une illumination :
- Rien ne nous dit qu’elle a déjà ouvert les paquets de sucre ! On pourrait lui demander de les rendre, il suffit d’inventer un prétexte !
- Vraiment ? Si tu trouves un prétexte plausible, tu me feras signe !
L’hostilité latente refaisait surface.
Un coup de sonnette les sauva de l’affrontement. C’était Sakina. Liliane sur la défensive la fit entrer au salon. Christian réagit le premier :
- Comme c’est gentil de passer nous dire bonjour !
Sakina arborait un large sourire :
- Eh ben, vous deux, ça alors ! Des bijoux cachés dans le sucre ! J’avais jamais vu ça ! Y’a que des Blancs pour avoir des idées pareilles !
Liliane ne put cacher son soulagement. Christian lui aussi se sentit mieux. Mais c’est qu’elle en profite pour se foutre de nous, ne put-il s’empêcher de penser. En effet elle se tordait de rire.
- Et… vous les rapportez ?
- Ben évidement ! Ça se trouve bien, j’ai eu besoin du sucre, ma sœur m’a rapporté des mangues, j’ai fait des confitures. On a bien rigolé, ça oui ! Tenez, les voilà.
Sakina sortit de la besace de tissu africain qu’elle portait en bandoulière un sac de plastique dans lequel elle avait versé les bijoux en vrac. Liliane s’empressa de les sortir, vérifiant rapidement qu’il n’en manquait aucun, la gourmette avec les breloques, huit breloques, puis déclara avec entrain :
- Vous allez bien rester cinq minutes avec nous, boire un verre ?
Serrant contre elle le sachet de bijoux, elle s’éclipsa à la cuisine pour préparer les boissons après avoir fait signe à Christian de la suivre. Elle chuchota :
- On fait quoi, pour la remercier ?
- On lui donne un bijou ? Un petit ?
- Ah non, c’est trop !
- Les anneaux d’oreilles… ils ne valent pas très cher…
- Mes créoles, tu plaisantes !
- Un peu d’argent, alors ?
- C’est difficile de savoir combien…
- Faut se décider, elle nous attend.
- Bon alors, ma chaînette de communion. Mais sans la médaille. La Sainte Vierge, elle ne doit pas y croire.
- Très bien, ça fera l’affaire. Prends-la, j’emporte le plateau.
Sakina manifestement surprise et heureuse se répandit en remerciements, que c’était trop, il fallait pas, elle ne méritait pas…
Quand elle fut partie, ils restèrent un long moment sans parler. Liliane rompit la première le silence :
- Je l’ai toujours dit, les Noirs sont naïfs, c’est facile de leur faire plaisir.
Commentaires sur Y’a que des Blancs pour avoir des idées pareilles…
Surprenante mais à vrai dire.... pas tant que ça!
La bonne femme Eliane aurait mérité de ne pas retrouver bijoux.
Quelle emmerdeuse!
Ah! Y'a des gens honnêtes quand même! Et noirs par dessus le marché!
Pas de chance, plusieurs fois, dans le métro, dans la rue,.... mon sac à dos (pas à main) a failli être arraché de mes épaules..... je ne vous raconte pas QUI a essayé de me le barboter....
Bonne nuit,
Gigri
j'ai beaucoup aimé cette nouvelle, je l'ai lu jusqu'au bout avec beaucoup d'intérêt; elle reflète bien nos aprioris dont on ne devrait pas toujours être fier.
Bonne Année 2012
à bientôt
manouedith
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