Les dimanches.
D’abord, il y avait la messe à l’église de Saint-Quay. Nous nous mettions tous en « vêtements du dimanche », ma mère arborait un tailleur de toile claire, chapeau assorti, sac, sandales et gants blancs. L’église était très remplie pour la grand-messe, le sermon long, prononcé par le curé que l’on appelait le recteur. Tous les prêtres étaient en chasuble noire longue, la messe dite en latin, ce qui ne semblait gêner personne. Occupant la totalité d’un des premiers rangs, la famille très nombreuse H de P, dont la superbe propriété au-dessus de l’esplanade de la piscine sera plus tard expropriée pour favoriser le « tout-voiture ».
Des camarades m’avaient dit que la messe à la chapelle du Portrieux était beaucoup plus courte, sans sermon, les veinards ! Mais pour ma famille, c’était impensable.
Sur le chemin du retour, il y avait l’arrêt à l’une des deux pâtisseries qui se faisaient face. Kernaleguen avait des puits d’amour divins, Bedel des paris-brest succulents. Ma grand-mère tenant à rester en excellents termes avec tous les commerçants, et ne voulant pas créer de jalousies, avait décidé l’alternance : un dimanche nous prenions le trottoir de droite, le suivant le trottoir de gauche, afin de ne pas être vus en train de pénétrer chez le concurrent !
L’après-midi, pour digérer un repas trop copieux, nous nous installions tous sous la tonnelle du jardin pour jouer au nain jaune. Le dimanche, jour du Seigneur, pas question d’aller folâtrer sur la plage en maillot de bain !
Les radio-crochets.
Chaque été, des radio-crochets publicitaires invitaient les touristes sur la plage à pousser la chansonnette en vantant les mérites de Cadum, de Dop ou autre. Une année c’est le Club des Mouettes qui organisa un concours. Je chantais atrocement faux, mais j'étais obligée de participer, en tant que membre du Club. Mon père écrivit une texte en neuf couplets qu’il chanta sur l’air de Cadet Rousselle est bon enfant.
Les charmes de la Comtesse.
En arrivant j’me suis d’mandé
A quel’plag’ il fallait aller,
A la Grand-Plage il y a trop d’presse
On doit êt’mieux à la Comtesse.
Ah ah ah oui vraiment
A la Comtesse c’est charmant.
Le garde-plage a un log’ment
Un képi et un règlement
Il a aussi de bonn’jumelles
C’et pour reluquer les d’moiselles.
Ah ah ah oui vraiment
M’sieur Carcaillet est bon enfant.
Au bout d’la plage, y a un bistrot
C’est bien commod’quand il fait chaud
On y vend brioches et sucettes
On y prêt’la clé d’la toilette.
Ah ah ah oui vraiment
Madame Doucet de tout vous vend.
A l’autre bout dans un îlot
Des ruines attirent les badauds
On peut y aller la vue est belle
Mais attention aux sentinelles.
Ah ah ah oui vraiment
Les voir un’fois, c’est suffisant.
Autrefois y avait un radeau
D’où les nageurs se j’taient à l’eau
Mais il prend l’eau comm’ une éponge
Alors c’est le plongeoir qui plonge.
Ah ah ah oui vraiment
C’est un sous-marin maintenant.
Dans un bateau un vieux marin
Est là pour surveiller le bain
Il n’s’occupe pas des gens qui nagent
Mais ça fait bien dans l’paysage.
Ah ah ah oui vraiment
On ne risque pas d’accident.
De la gymnastiqu’ le matin
Des jeux le soir pour les bambins
Mam’zelle Mado près d’eux s’affaire
Et M’sieur Traullé la r’garde faire.
Ah ah ah oui vraiment
Y a d’la joie pour les enfants.
Les goss’ font des concours à lots
Boulbain, Lion Noir ou Figaro
Comme il faut deux heur’ pour les faire
Ça fiche au moins la paix aux mères.
Ah ah ah oui vraiment
On a pensé aux pauv’parents.
Bientôt vous serez repartis
Si vous rencontrez des amis
Vous leur donn’rez la bonne adresse
C’est la plage de la Comtesse.
Ah ah ah oui vraiment
A la Comtesse on est content.
Le Club des Mouettes.
Un été (mon père avait été très malade) mes parents durent rester à Paris en juillet. Ma grand-mère nous inscrivit alors au Club des Mouettes, où un professeur de gymnastique donnait un cours aux plus grands, tandis qu'une jeune fille, Mado, s'occupait des petits. Ce Monsieur T. surveillait ensuite la baignade, et gardait les enfants jusqu'à midi autour d'un portique où chacun pouvait s'exercer aux agrès ou jouer dans le sable. L'après-midi, il y avait des jeux, des courses de relais, des compétitions, et des prix. Monsieur T. était un professeur d'éducation physique de la vieille école. Il avait des attitudes d'adjudant-chef et nous faisait évoluer avec une discipline toute militaire. Il portait autour du cou un sifflet dont il se servait abondamment, quand il ne hurlait pas ses ordres. Mais il n'était pas méchant, et nous nous contentions de paraître de bons exécutants. A la fin de chaque cours, il distribuait à chacun un vieil exemplaire de Cœurs Vaillants dont un angle avait été massicoté. Il en avait des piles impressionnantes dans sa cabine, ainsi que des tas d'objets publicitaires qui lui servaient de prix pour les compétitions qu'il organisait. Je prenais ces jeux très au sérieux, j'étais rapide, vive, nerveuse, et je gagnais souvent. J'en étais fière, bien plus que de mes bonnes notes à l'école !
Le journal Le Figaro organisait ses premiers concours de châteaux de sable, et je gagnai le premier prix grâce à la minutie que j'apportais en tout. Au début du mois d'août mes parents arrivèrent à Saint-Quay. Mon père fut emballé par ces concours et commença, sans nous demander notre avis, à nous aider en imaginant des slogans, en dessinant sur le papier le projet qu'il s'agissait ensuite de réaliser sur le sable, avec des coquillages trouvés à marée basse. Il se prit tellement au jeu que les années suivantes, il y réfléchissait dès que les sujets paraissaient dans le journal. Je me souviens que nous avions, dans une boîte de camembert, des « couteaux » taillés sur mesure pour tracer sur le sable des lettres calibrées. Le mot Le Figaro était prêt à l'avance dans sa propre boîte. Mon père visait la perfection, et mon frère et moi - nous étions dans des catégories différentes - avons raflé tous les premiers prix pendant plusieurs années. Des gens sifflaient quand on proclamait les résultats, parce que leurs enfants n'avaient aucune chance. Nous rêvions d'arrêter, mais nous n'avons jamais osé le dire. J'ai été soulagée quand j'ai eu quinze ans : j'avais atteint la limite d'âge.
Pour éviter toute fatigue à mon père, ma mère acheta une cabine qui fut placée à la suite de celles qui étaient déjà sur la terrasse. Nous y avons entassé des transats, des fauteuils pliants, nos pelles, des ballons, tout un fourbi qui encombrait l'espace. Nous y laissions nos maillots et nos serviettes de plage, qui ne séchaient pas car il y faisait humide. Mais la cabine a représenté un confort certain - il y avait même un miroir, et un petit placard dans un angle - et mes grands-parents sont alors souvent venus « faire salon » sur la terrasse. Ma mère avait son fauteuil attitré et tricotait sans arrêt. Mon père était dans son transat et observait tout autour de lui. Nous nous sommes dès lors sentis très surveillés.
Nous sommes restés inscrits au Club. C'est au mois d'août que Mado, l'assistante de Monsieur T., créa un cours de danse en fin d'après-midi. La barrière blanche de la terrasse servait de barre. A la fin du mois, l'ensemble du club se produisit devant des parents attendris. La représentation eut lieu dans l'arrière-salle d'un café sur le port qui faisait office de salle de bal le samedi. Il y eut des démonstrations d'ensembles de gymnastique, et deux enchaînements de danse rythmique. Nous avions toutes des tutus de papier crépon blanc, et une fleur dans les cheveux.
L'été suivant je retournai avec plaisir au Club des Mouettes. J'appartenais à une petite bande, la même que l'année précédente. Les parents de ces enfants possédaient une maison, ou venaient tous les étés dans la même location. Après le goûter, quand nous n'étions plus sous l'autorité de Monsieur T., nous organisions des parties de gendarmes et voleurs au cours desquelles nous escaladions à toute allure les escaliers des nombreuses terrasses qui surplombaient la plage. Quand nous étions enfin fatigués, nous nous installions sur des pliants, devant les cabines de nos parents, et nous jouions aux cartes. J'avais trouvé des partenaires qui m'avaient initiée à la belote (chez moi, c'était le bridge ou rien).
J’allais quelquefois, en fin d'après-midi, chez une fille plutôt casse-cou qui habitait une grande maison dominant la plage. Nous jouions à grimper dans les immenses pins du jardin, à des hauteurs vertigineuses.
Encore un été. Je continuai à gagner les concours de châteaux de sable, à me distinguer aussi dans les jeux sportifs, et à faire de la danse avec Mado qui était de nouveau là.
Ses élèves étaient plus nombreuses, plus motivées, et Mado se montra ambitieuse dans la préparation de son spectacle. Elle rêvait de beaux costumes, marquis et marquises, mais c'était peu raisonnable et elle se contenta de demander aux mamans de coudre de vrais tutus en tulle, avec des corselets de satin blanc.
Pour le défilé des chars fleuris auquel participait le club, Mado avait imaginé d'illustrer le conte de Barbe Bleue, et nous avait choisis, mon meilleur ami et moi, pour figurer Barbe Bleue et sa femme. Lui, affublé d'une barbe qui lui tenait chaud, brandissait un couteau de carton au-dessus des têtes des sept enfants, tandis qu'à genoux devant lui, je tendais des mains suppliantes pour l'attendrir.
En grandissant, nous mettions moins d'enthousiasme au cours de gymnastique du matin, mais certains jeux de l'après-midi nous plaisaient encore. J'excellais au jeu de « Jacques a dit », et je me serais sentie déshonorée si j'avais été éliminée.
Le jeu du diabolo envahissait les plages. Chacun rivalisait d'adresse, celui qui lance son diabolo le plus haut, celui qui comptabilise le plus d'envois, en tournant sur soi, les yeux fermés même, nous augmentions sans cesse la difficulté.
La plage de la Comtesse.
Pour aller à la plage de la Comtesse, nous suivions les hauts murs de Ker Lann jusqu’à un tournant où sur la droite une femme (qui m’a toujours semblé âgée), assise à sa fenêtre du premier étage, regardait les passants en cousant (ou brodant ?). Nous suivions ensuite le mur d’une autre propriété, et à gauche commençait l’avenue de la Comtesse. J’en garde un souvenir ému. J’aimais pénétrer ce chemin sombre où les arbres formaient un tunnel de verdure où l’on devinait au bout la trouée sur la clarté de la mer. Hélas Ker Lann a été vendue, le terrain morcelé, et j’ai vu naître peu à peu un lotissement qui retirait soudain tout son charme à notre promenade habituelle, de chez nous à la plage. L’ancienne rue étroite a disparu, remplacée par de larges avenues banales.
Nous nous installions sur la gauche de la plage, où nous retrouvions souvent un couple original. La femme d’origine italienne avait un accent qui me ravissait, et des cheveux roux qui flamboyaient au soleil. Son mari, très gros, disait que grâce à son poids il flottait mieux. Pour se baigner, il cachait sa calvitie sous un petit bonnet de bain de coton, et grâce à son bonnet, disait-il toujours, il évitait d’avoir froid à la tête. Je l’aimais beaucoup car, à marée haute, il m’emmenait sur son dos jusqu’au plongeoir. Je ne savais pas encore nager, mais j’avais confiance en lui, et j’étais fière de savoir qu’il y avait plusieurs mètres d’eau sous moi. C’était un très bon nageur qui « dans sa jeunesse » nageait jusqu’à Binic.
L’île de la Comtesse.
Cela a d’abord été un lieu mystérieux où nous n’avions pas le droit d’aller seuls. Une année ma mère et les mamans de nos petits voisins de Bellevue décidèrent d’emmener leurs enfants en pique-nique sur cette île. Un moment exceptionnel, donc inoubliable. Il faisait très chaud, l’air bruissait du chant des criquets. En montant le chemin qui conduisait à une esplanade en demi-cercle où nous allions nous installer, j’étais partagée entre l’excitation de la découverte et la hantise de voir surgir devant mes pieds un serpent, car cette île abandonnée était forcément infestée de serpents (je lisais beaucoup de romans d’aventures). Au centre de cette esplanade se trouvait une énorme pierre sur laquelle nous fûmes les uns après les autres photographiés.
Quelques années plus tard, j’avais le droit d’explorer sans adulte le lieu qui avait perdu de son mystère mais avait gardé son attrait. Avec quelques camarades de plage, je jouais à cache-cache dans les fourrés, ou bien nous faisions preuve d’équilibre en marchant sur les poutres qui surplombaient quatre casiers à homards au pied de l’île.
La plage de la Petite Comtesse.
Est-ce son nom ? Du moins l’appelions-nous ainsi. C’est là que nous sommes allés les deux ou trois premières années (je parle bien sûr de l’époque où j’existe ! car avant la guerre ma famille allait sur la Grande Plage où elle avait une cabine). Nous remontions la rue du Président Le Sénécal en direction du Sémaphore, et prenions la rue à droite lorsque nous arrivions en face d’une grande propriété (Ker Ermos ? Les Ermos ?) entourée de murs, comme toutes les propriétés importantes du quartier. Ces rues étroites faisaient le charme du coin, mais à l’époque désolante du tout-voiture, tous ces murs ont été peu à peu démolis (expropriations ou ventes à la suite d’héritages). Nous longions ainsi Ker Diskuiz, immense terrain planté d’arbres qui faisaient de l’ombre sur la route. Puis avant d’arriver au « château » baroco-orientalo-tarabiscoté Ker Moor, nous pénétrions dans une allée étroite et sombre au sol souvent transformé en fondrières par la pluie, et qui débouchait enfin au sommet de la falaise. Un escalier blanc y avait été construit (quand ?) et permettait d’accéder à une petite anse, notre fameuse Petite Comtesse. Elle était fort peu fréquentée, souvent nous y étions seuls. Le sable très fin était couvert de coquillages, surtout des petits bigorneaux jaunes dont une tante me faisait de jolis colliers à trois rangs torsadés.
Ma mère privilégiait les heures où la marée était haute et la plage réduite à pas grand-chose, peut-être pour faciliter notre surveillance. Un jour où elle se baignait seule (« surtout vous êtes sages, vous ne bougez pas »), je la vis se tenir longtemps à une barque ancrée à une vingtaine de mètres du rivage. C’était curieux. Quand enfin elle revint vers nous, elle nous dit : « Le courant était très fort à cet endroit, il m’entraînait au large, heureusement il y avait cette barque. J’ai dû attendre que la mer descende. Sinon je me serais noyée ». J’étais très jeune, j’ai pensé qu’elle exagérait. Il est possible que nous ayons, justement à cause de cet incident, abandonné cette plage pour aller ensuite sur la plage de la Comtesse.
La maison des lapins.
En face de notre « garage », rue des Marronniers, habitait Mme R. C’est elle qui gardait les clés de notre maison. J’ai le souvenir d’une dame douce et gentille. J’aimais lui rendre visite, elle avait des lapins et, figée devant les clapiers installés dans une remise, je contemplais ces petits animaux placides mâchonner des fanes de carottes. Un jour, j’arrivai alors qu’elle écorchait l’un d’eux, suspendu tête en bas, elle tirait sur la peau qui se détachait peu à peu de la chair. Je n’osai rien dire, de peur de paraître ridicule (la Parisienne qui ne sait pas).
Une vaste cour était bordée de garages et d’appentis divers, et d’un potager du côté de la rue. Mme R. soignait avec méticulosité une bordure d’œillets autour de sa maison. Celle-ci me ravissait, je ne sais pourquoi, et je ne m’étonnais pas de son manque de confort. C’était différent de tout ce que je connaissais, d’où le charme que j’attribuais à cet intérieur.
Les garages étaient loués, ainsi qu’une partie de la maison, celle qui avait la plus belle entrée et le confort des sanitaires. Mme R. se contentait d’une pièce qui faisait office de cuisine et de salle à vivre. Son fils Robert avait agrandi la maison en construisant salle d’eau et toilettes sur l’espace étroit laissé entre la maison et le mur mitoyen des voisins.
Mme R. avait aussi une fille, grande et blonde, qui devint infirmière. J’entendis dire qu’elle était malade, bientôt je ne la vis plus. Elle aussi était douce et gentille.
Il y a plusieurs années cette maison a été mise en vente. En passant dans la rue, j’ai eu la surprise de découvrir qu’elle avait été rasée, ainsi que les garages et les appentis, ceux des lapins.
Bellevue.
Cette maison se trouvait juste en face de la nôtre, à l’angle de la rue du Président Le Sénécal et du chemin de terre qui la séparait de Ker Diskuiz (une partie du quartier a été rasée bien plus tard et a fait place à un lotissement sillonné de larges rues).
Bellevue était louée tous les étés par deux familles cousines, les G. et les A. Six garçons chez les premiers, François, Bruno, Jean-Louis, Didier, Patrick et Remi. Trois garçons chez les autres, Jacques, Philippe, Jean-François, et enfin un été s’ajouta à tous ces garçons une fille, Catherine, suivie peut-être encore d’un garçon, je ne sais plus (et j’espère ne pas me tromper dans tous ces prénoms). Seul l’aîné, Jacques, avait mon âge, mais je jouai longtemps avec eux, je n’avais que la rue à traverser. Ils venaient rarement dans notre jardin, mes parents étant beaucoup plus exigeants que les leurs, ce qui ne convenait à personne (ne sautez pas par-dessus les fleurs, ne jouez pas sur l’escalier du garage, ne marchez pas sur les pelouses, etc.)
Beaucoup plus tard les G. ont construit une grande maison sur le chemin qui conduit au sémaphore. Pour cela ils ont dû abattre la majorité des pins qui couvraient le terrain. Cette maison a une vue de rêve, elle regarde l’île de la Comtesse située juste en face. Il me semble que j’étais déjà adulte quand j’ai visité cette maison tout juste terminée, et le clou de la visite était une trappe dans le garage donnant sur la cave et directement sur la réserve de pommes de terre.
Encore plus tard les A. ont acheté la Priauté, une superbe villa au-dessus du port. Je n’y ai pénétré qu’une fois à une occasion dramatique : il s’agissait, avec ma mère, d’aller porter nos condoléances à la famille qui venait de perdre leur fils Jacques. Je ne voyais plus aucun des enfants depuis longtemps. Tous mes anciens camarades de jeu, en grandissant, s’étaient consacré au tennis et au bateau, ce qui n’était pas le cas chez moi.
J’ai su que la Priauté avait subi une gigantesque inondation due à une étourderie, j’ai entendu dire que l’eau sortait par les fenêtres. Plus tard la maison a été séparée en deux parties, conséquence d’un héritage paraît-il… Rien de plus banal !
Pour en revenir à Bellevue, la maison a subi des transformations successives (ou améliorations, selon le point de vue auquel on se place). J’ai vu apparaître une terrasse devant la porte d’entrée, puis un jardin d’hiver sur le côté. Mais rien ne remplacera la maison telle que je l’ai connue. Malgré sa cuisine approximative et l’absence de salle de bains, elle avait le charme des souvenirs d’enfance.
Nos voisins.
Proches de chez nous deux grandes propriétés encerclées de hauts murs me restaient mystérieuses : Ker Diskuiz et Ker Lann. J’avais entendu ma grand-mère dire que dans l’une d’elles, la cuisine, non, les cuisines ! se trouvaient au sous-sol, ce qui nécessitait l’utilisation d’un monte-charge pour chaque repas. Derrière cette révélation je devinais des sous-entendus : une vieille maison sans confort (pas comme chez nous…), et aussi un peu d’envie pour un signe de fastes anciens auxquels nous ne pouvions prétendre.
Ker Diskuiz (ou Ker Lann ?) n’était pas si bien gardée que cela. Un chemin de terre la séparait d’une propriété plus modeste, Bellevue, et un simple grillage fermait un champ de pommiers où des giroflées sauvages poussaient en abondance. J’avais 10 ou 12 ans quand un camarade plus dégourdi que moi m’entraîna à soulever un coin de grillage détendu pour aller cueillir quelques pommes vertes. J’étais partagée entre la peur d’être vue et la culpabilité d’avoir volé chez le voisin.
Le long du mur de Bellevue ce chemin était bordé de haies de ronces et, en septembre, nous allions cueillir des mûres dont nous faisions des confitures.
La maison
Mes grands-parents maternels sont allés à Saint-Quay dès 1907, en louant des chambres dans une pension située soit rue du Général de Gaulle, soit plus haut au début de la route de Fonteny, aujourd’hui boulevard du Littoral (j’ai une photo de cette maison, encore faudrait-il que j’aille vérifier…).
En 1923, sous l'influence de leur fille unique (ma mère), à qui ils ne savent rien refuser, ils y font construire une grande maison, située 28 rue du Président Le Sénécal. Ils la baptisent Skaô-Grac'h, qui signifierait le sureau de la côte. Un Breton connaisseur de la langue bretonne que j’ai contacté est d’accord avec la traduction de sureau, mais pas celle de côte. Qu’importe, ce nom n'a jamais utilisé. Pourtant il est gravé dans la pierre à droite du portail, mais il a souvent été recouvert de lierre et personne ne le remarque, et même dans les descriptions de la maison (dans des ouvrages ou sur des sites internet), il n’est pas indiqué.
Plus tard mes grands-parents agrandissent le jardin en achetant un terrain adjacent. En 1936 ils font construire au fond de ce grand jardin une petite maison qui comprend un garage pour la Hotchkiss (mon grand-père est à l’époque directeur de ces usines à Saint-Denis), garage prolongé à l'arrière par une buanderie, et surmonté d'un étage avec deux chambres pour le chauffeur et la bonne qui font alors partie du voyage. Cela se passe à la veille des congés payés... Elle se trouve au 2 rue des Marronniers. Nous appellerons toujours cette petite maison « le garage », alors que le souvenir de la voiture appartient à un lointain passé, le fameux temps béni d'avant la guerre, comme se lamentait régulièrement ma grand-mère.
En mai 40 ils ont fui Paris, et la maison leur a servi de refuge jusqu’en octobre 41. Ensuite le gardien aurait évité l’occupation de la maison par les Allemands en déménageant l’essentiel des meubles dans le garage où il s’était installé, et en les dissuadant de venir vivre dans un endroit si vide…
Plus tard nous y séjournerons tous les ans, rituellement, quinze jours à Pâques et trois mois l'été. Nous, mes grands-parents maternels, mes parents, mon petit frère et moi.



